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KHALIL ADIL - "Défi"

  • sytounmcef
  • 28 juin
  • 4 min de lecture

50 mètres à parcourir et nous y sommes. 

Une main sur la roche, et je progresse lentement jusqu’à atteindre mon objectif.

Arrivé au sommet, je m’assois sur un rocher qui domine la vallée et fais signe à mon ami Mohamed qui s’était arrêté quelques instants pour reprendre son souffle avant le dernier passage escarpé de l’aventure. À son tour, je le vois donner toute l’énergie qui lui reste pour me rejoindre.

Là, une vue imprenable sur toute la vallée verdoyante des champs cultivés, au milieu desquels coulent des petits ruisseaux.

Quelques villages ici et là dans la vallée.

Au loin, les sommets à perte de vue. Sur certains, la neige est encore présente dans les hautes altitudes. Je résiste à la tentation de sortir mon téléphone pour prendre une photo. Ne pas toucher cet appareil sauf en cas d’urgence faisait partie du défi. « Pour savourer le moment et se reconnecter à l’essentiel, il faut se déconnecter des machines », avais-je dit à mon ami la veille.

Avec Mohamed, on reprend lentement notre souffle.

Pendant un instant, on ne parle pas.

On écoute simplement.

Le bruit d’un léger vent à peine perceptible.

Celui de l’eau qui s’écoule en contrebas.

Le chant d’un coq au loin.

Puis l’Adhan qui retentit depuis chacune des mosquées des douaires des villages en contrebas, signalant l’entrée de l’heure de la prière de l’Asr. Un léger tapis posé par terre, nous prions côte à côte en plein milieu de la création d’Allah, dans un cadre encore plus magnifique et propice que si nous étions dans un palais. Une fois la salât terminée, nous nous rasseyons encore quelques instants sur le rocher. La fatigue commence à passer. Quelques gorgées d’eau et les fruits que nous avons emportés dans nos sacs nous aident, par la permission du Créateur, à retrouver nos forces.

C’est alors que Mohamed rompt ce silence naturel qui n’en était pas vraiment un :

            « Alors, qu’est-ce que ça fait de grimper le sommet le plus difficile de la région ?

– Comme je te l’ai dit hier, avant que tu acceptes de m’accompagner : de temps en temps, il faut se lancer ce genre de défi. Ça permet de reprendre confiance en soi, de se familiariser avec la culture de l’effort et donc ça va m’aider à avancer pour la suite. Surtout avec les projets que je prépare, je sais que je vais devoir travailler dur. Ce genre d’exercice, c’est un peu mon terrain d’entrainement.

– Quand on est passé sur l’arête, tout à l’heure, je t’ai vu t’arrêter pendant deux longues minutes, t’avais l’air de faire toutes les du’as possibles et imaginables.

– C’est ce que j’ai fait. L’autre avantage de ce genre de défi, c’est qu’il nous met dans des situations où doit travailler notre Tawwakul.

– Après, faut pas te mettre en danger non plus.

– Je me suis pas mis en danger. C’est pas comme si on ne s’était pas entrainés avec des parcours plus simples avant d’attaquer celui-ci. »

          Le soleil commence sa descente dans le ciel. Tout ce qui monte doit alors redescendre. Nous remettons nos sacs sur le dos et entamons le chemin en sens inverse, durant deux bonnes heures à travers les roches, puis les jardins en prenant le temps de contempler chaque élément autour de nous.

Mohamed, natif de la région, me présente chacune des plantes au fur et à mesure que l’on passe devant sur ce chemin de terre au milieu des cultures. Je n’en retiens pratiquement aucune avec ma mémoire de poisson rouge Alzheimer mais la beauté de cette création ne me laisse pas indifférent. J’observe et je médite. Celui qui a créé toutes ces merveilles est vraiment capable de tout. Alors je reprends espoir. Je me dis que même si le monde est au bord du chaos, que beaucoup trop de gens sont bêtes et méchants, rien n’est inéluctable. Celui qui a créé ce monde magnifique peut le purifier quand Il voudra. Il ne nous reste qu’à patienter, à l'aide de la foi.

       Au terme d’une longue marche, il est presque l’heure du Maghreb lorsque nous arrivons à la voiture. Nous attendons l’entrée du temps de la salât au bord du ruisseau qui coule à nos pieds, face à un champ labouré. Puis nous prions à nouveau en plein milieu de ce cadre idyllique. Comment vous dire ? La prière a une saveur spéciale, comme si nous étions vraiment en symbiose avec le reste de la création.

        Sur la route au retour, je parle à Mohamed des endroits où je randonnais en France, les calanques de Marseille, le Vercors et autres montagnes d’Isère, de Savoie et de Haute-Savoie, le Jura et les dolomites suisses… puis le silence revient. Silence durant lequel je me remémore tous les efforts de la journée et toutes ces méditations qui font revivre mon cœur.

     Nous arrivons chez Mohamed. Sa fille de 7 ans arrive vers nous en courant, grand sourire aux lèvres. Après avoir sauté dans les bras de son père, elle vient me saluer à mon tour. Je regarde ses grands yeux ronds et son sourire innocent. Elle me rappelle l’enfant qui est en chacun de nous. La voir sautiller, gambader, pousser des cris de joie et finalement s’allonger sur les genoux de son père au moment où nous entamons le tajine provoque en moi une autre sensation. Je me rappelle la lointaine époque de l’enfance où il n’était pas question de combat, d’hostilité, de haine, de violence et toutes ces choses auxquelles les adultes aiment se livrer avec le zèle de chasseurs de primes. C’est alors qu’elle retrouve son énergie pour crier « grande » lorsqu’elle m’entend dire « la petite », ce qui a pour effet de nous faire rire, son père et moi. Elle agit comme nous à son âge. Nous qui rêvions d’être grands étant petits... mais qui regrettons à présent l’époque de notre innocence.



 
 
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